1916, à l’arrière le désespoir des femmes s’installe… »Tu nous dis : Espoir ! Mais es-tu bien convaincu toi-même de nous revenir ? »

Amie c’est la guerre, épisode 12 de la série des Pur

Vers Fay et Estrées (Somme)], 23 juillet 1916, environ 11 H du matin.

[Henri Arnaud à Théonie Arnaud]

Amie,

Suis toujours en bonne santé. Je profite d’un moment d’accalmie pour t’écrire. Excuse mon écriture, je suis énervé par la fatigue et le manque de sommeil. Je n’ai pas eu de lettre hier, peut-être en aurai-je ce soir, car elles nous arrivent tant bien que mal, c’est a dire quand on pense a nous les apporter. On demande du repos, on ne peut plus. Voilà 23 jours, plus 7 de bombardement, sans se déséquiper, coucher dans les boyaux, n’importe où, sans abri, a la merci d’un éclat d’obus même en essayant de dormir. Nous restons exactement 28 a la compagnie*. Hier soir on comptait se reposer quand, tout a coup, les bôches déclanchent un bombardement intense sur nous. Pendant 2 heures nous sommes resté ainsi, au-dessus de la tranchée, a notre pièce, tirant de temps en temps sous une avalanche de fer et de feu. Nous ne sommes que 5 a ma pièce**, moi, le tireur, le chargeur, l’aide chargeur et un pourvoyeur. Nous avons été culbutés et couverts de terre, c’est tout. Enfin cela s’arrête. On a l’œil au guet. Vont-ils sortir ? Non. Mais jusqu’a deux heures du matin (après le 1er bombardement fini) nous avons été continuellement arrosé, a intervalle de 2 ou 3 minutes, d’obus de 210. La terre tremblait de partout et toujours le tir s’est effectué vers nous, sans cependant être atteint. Donc nuit blanche.

Aujourd’hui c’est comme d’habitude, rafales d’artillerie. Tout a l’heure j’ai bien manqué la fine blessure***. Un éclat d’obus de moins de 2 K, mais ayant perdu de sa vitesse, est venu me frapper a l’épaule (de plat), et je n’ai eu que le choc. Si ç’avait été « de chant », il me faisait une jolie entaille pour, peut-être, attendre tranquillement la fin de la guerre.

Enfin, mon aimée, malgré tout confiance et espoir. On parle de reprendre l’assaut demain. Est-ce encore nous ? Sans doute, pourtant nous sommes bien réduits. Allons, courage, et a tous mes meilleurs baisers. A mes chers parents, a mes deux charmantes filles et a mon amie, avec en plus tout mon amour et ma tendresse. Amie, je t’aime. A toi, a toi, toujours ?

Arnaud H[enri]

* Autant dire que la compagnie est anéantie. Deux jours plus tôt (le 22), Henri donnait le chiffre de 40 survivants, soit une perte supplémentaire de 12 hommes en 48 heures. Plusieurs sources indiquent que le 265e Régiment d’Infanterie a eu dans cette bataille 800 hommes mis hors de

combat (morts, blessés et disparus).

** L’effectif théorique pour servir une mitrailleuse est de 10 hommes : un caporal chef de pièce (Henri), un tireur, un chargeur et un aide-chargeur, 4 pourvoyeurs, un armurier et un télémétreur.

*** L’espoir de la « fine blessure », celle qui met le soldat hors de combat sans pour autant menacer sa vie ni le laisser estropié ni lui faire perdre son honneur de combattant, est un des obsessions des combattants. 

*******

28 juillet 1916

[Théonie Arnaud à Henri Arnaud]

Ami,

Tous les jours j’attends une lettre avec impatience, et quand je l’ai je ne suis pas entièrement contente, puisque celle du 25 ne vient pas encore m’annoncer la relève. Ainsi que tu dis, ami, il est fâcheux que tu n’aies pas été blessé légèrement, mais si l’éclat avait entamé la chair, peut-être serait-il entré trop profondément. Il est bien triste d’être réduit a se désirer du mal pour sauver sa vie. Mon pauvre ami ! Quand donc te reverrons-nous ? Pour en être sûr il faudrait que tu sois sorti de cet enfer. L’accalmie y a été courte si j’en crois les communiqués des 26 et 27. On approche un peu du fameux village devant lequel tu as failli laisser tes os. Tu nous dis : Espoir ! Mais es-tu bien convaincu toi-même de nous revenir ? Quant a moi, parfois, je n’espère plus. Je pense continuellement a toi et il m’arrive souvent de t’appeler comme si tu pouvais m’entendre. C’est insensé mais, que veux-tu, mon aimé, j’en pleure et je me calme, pour recommencer la nuit suivante.

Je ne puis me faire a l’idée que tu puisses rester sans soins, blessé grièvement, pendant des heures et peut-être des jours… ou bien que… Mais je ne veux pas le dire, il me semble que cela attirerait le malheur sur nous. Sois assuré, mon aimé, de notre profonde affection, des angoisses que nous éprouvons a te savoir où tu es, et encore, nous préférons être fixés. Merci bien, adoré, de nous tranquilliser un peu chaque jour en nous écrivant. Tu es peut-être le seul qui soit aussi exposé et aussi régulier dans ta correspondance. Merci, cher ami, de cette preuve d’amour que tu me donnes. Si en échange il te fallait tout mon sang pour te retirer d’où tu es, ce serait avec bonheur que je l’offrirais. Mais hélas ! Des baisers, un amour inaltérable, voilà ce que j’ai a t’offrir, et c’est de trop loin pour te rendre heureux comme je voudrais. N’importe, adoré, je t’aime et je te serre sur mon cœur, lèvres contre lèvres et […].

[Théonie Arnaud]

SORTIE LE 28 MAI EN LIBRAIRIE

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