Un ouvrage unique : La liberté de conscience de Dominique Avon!

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

(…)

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.

Paul Eluard

Poésie et vérité 1942 (recueil clandestin)
Au rendez-vous allemand (1945, Les Editions de Minuit)

Le poème célèbre de Paul Eluard résonne comme un chant inconscient de nos générations de l’après-guerre. Il gît au fond d’une humanité qui en a fait, presque, son socle commun. La bibliographie sur cette notion est légion tant pour les livres qui en font leur sujet central que pour ceux qui, au détour d’une partie ou d’un chapitre, n’en explorent qu’une facette qu’elle soit historique, sociologique, psychologique, médicale, etc. Mais il nous manquait un ouvrage qui explore l’intime de l’intime de cette liberté ; la liberté de conscience. 

Voici donc le choix qu’à fait Dominique Avon en nous offrant cet ouvrage. L’auteur nous rappelle d’abord, très justement, que tolérance et liberté́ de conscience ne sont pas synonymes. D’ailleurs soulignons ici qu’il existe des ouvrages collectifs dédiés à l’histoire de ce premier concept. Ce que nous offre Dominique Avon est plus grand car il explore une notion, propre au plus intime de l’être humain, sur deux millénaires et dans l’ensemble du champ civilisationnel. Et ce d’une seule main. Disons le tout de suite ; un tel livre est admirable et fait de lui déjà ce qu’il est convenu d’appeler une Somme au sens littéral !

Car le sujet, outre son étendue, ne manquait ni de pièges ni d’obstacles, sinon insurmontables, du moins très sérieux. À commencer par la sémantique. Et Dominique Avon de nous préciser que « la liberté́ de conscience ne figure, en toutes lettres, dans aucun des documents du XVIIIe siècle qui servent de référence pour indiquer des formes de reconnaissance de droits par une autorité́ instituée (…). Elle ne se trouve pas davantage dans les documents régulant, au cours de la même période, la vie des sujets en langue swahilie, espagnole, portugaise, hindie, pendjabie, arabe, persane, russe ou chinoise. »

C’est donc à une véritable enquête que l’auteur s’est attelé pour dénicher ce qu’il appelle un triangle ; une triangulation même car il s’agit bien là de dénouer le rapport entre sujet individuel,  autorité́ politique et autorité́ religieuse ce qui explique que cette notion et ce droit soit parfois confondue avec la notion de liberté́ religieuse. C’est au XVIIe siècle, nous dit l’auteur, que le contenu s’affranchit du cercle d’une pluralité religieuse pour atteindre cette possibilité légale de pouvoir s’affranchir de tout ! Au XXe siècle, toutefois, sa signification se restreint, un court moment, au cours des campagnes antireligieuses conduites au sein des régimes à référence marxiste. Dominique Avon souligne, aussi, que la notion émerge dans la partie ouest du continent eurasiatique, dans des États qui représentent à peine 10% de la population mondiale aujourd’hui mais qui ont bénéficié d’une intense circulation de l’écrit favorisant l’individualisation de l’écriture et la construction d’un ordre du discours !

L’auteur ne cache pas que son approche est historique : limite qui impose l’humilité, nous dit-il, mais aussi force qui permet d’avoir accès aux autres compétences sans en être spécialiste. De même si l’auteur reconnait bien volontiers que l’objet étudié s’affirme dans la « modernité », il refuse pour sa part tout présupposé y compris celui d’une absolutisation de la subjectivité ! Soyons clair, la démarche est donc inductive en s’appuyant sur les traces des dits et des gestes pour être au plus proche du contexte d’énonciation des sources, abondamment citées.  Même si Umberto Eco n’est pas loin, Cette méthode qui peut paraître simple est celle de l’homme de terrain, du paysan. « Au plus près du sol sur lequel œuvrer. » dira même Dominique Avon.

Le texte pour simplifier met en regard doctrines et institutions, théories et pratiques, représentations et activités politico-religieuses au sein des six époques étudiées. 

L’auteur n’hésite pas à explorer les tensions que cette notion à susciter dans l’histoire. Ainsi, par exemple, la Révolution française et la colonisation occidentale qui  veulent promouvoir ces idées et qui, effectivement les diffusent à larges échelles, non sans éviter les contradictions. Car à la promotion d’une liberté individuelle s’opposent la mise en place de structures qui permettent une soumission collective.

Il nous rappelle enfin la fragilité de ce droit aujourd’hui en proie à plusieurs coups de boutoirs tout en soulignant que la notion même est délicate. Les neurosciences n’ont pas permis aujourd’hui d’isoler les mécanismes qui régirait et isolerait déterminisme et liberté, le mystère demeure encore ! Cette recherche continue à un moment où le surdéveloppement technologique (informatique, robotique…) risque d’augmenter encore les paramètres à prendre en compte en complexifiant un peu plus cette histoire sinueuse. Dominique Avon conclue joliment en nous rappelant qu’il a saisi cette histoire à un moment où, justement, « cette variable de l’intrigue » est en mouvement ».

Si l’histoire continue, nous pouvons dire qu’il y aura un avant et après l’édition de ce livre qui marque une vraie rupture dans l’écriture de l’histoire de la liberté de conscience. Voici un remarquable monument de mots et d’encre érigé à cette subtile notion qui, après tant de siècles, conserve tout sa fragilité ce qui la rend, à nos yeux, plus précieuse encore ! 

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