« MON COEUR SE SERRE À TE TROUVER AUSSI CHANGÉ »

Amie c’est la guerre, épisode 4 de la série des Pur

Dammartin, 15 décembre 1914, 9 heures du matin

[Henri Arnaud à Théonie Arnaud]

Très chère amie,

Je suis a Dammartin depuis hier au soir. Parti de Chelles le matin a 7 heures, nous y sommes arrivés a 3 heures du soir, un peu fatigué mais pas trop. J’ai reçu ta lettre des 6 et 7 en cours de route (a Juilly). Je n’ai pu t’écrire hier au soir car, dans le va et vient du cantonnement, nous avons passé toute notre soirée a courir d’un côté et de l’autre. Aujourd’hui nous avons repos mais il paraît que nous repartons demain. Pour où ? Je n’en sais rien, même le saurais-je que je ne pourrais peut être pas te l’indiquer. Ce que l’on dit, c’est que nous allons nous rendre par étapes a notre lieu d’assignation. Je te tiendrai au courant le plus que je pourrai mais il peut bien se faire que ma correspondance ne soit pas aussi régulière. Aujourd’hui il fait froid et, ma foi, a coucher dans la paille avec une simple couverture on a peine a s’échauffer. Pourtant ce n’est pas fini, ce n’est que le commencement.

Amie, je n’ai rien laissé a Chelles, j’ai tout emporté, même tes lettres. Pourtant j’aurais bien fait de le laisser là bas car maintenant je vais être obligé de m’en débarrasser et, sûrement, ce sera perdu. Nous venons de recevoir un ordre de porter notre sac et de ne garder que le réglementaire. C’était bien la peine de nous autoriser a faire venir des vêtements d’hiver ! On doit faire des ballots et les réexpédier au dépôt de Poitiers. Avec le sac que nous avons il nous est impossible de faire seulement 10 kilomètres. Je ne vais donc garder que le strict nécessaire et le reste, ma foi, j’ai envie, si je trouve, de le vendre. Je vais garder 2 chemises, 2 paires de chaussettes, 2 caleçons et mon gilet de laine, c’est tout. Quant a tes lettres, amie, je me vois dans la nécessité de les faire brûler, a mon grand regret, mais j’aime encore mieux cela que de chercher a te les renvoyer, car des fois elles pourraient ne pas t’arriver et tomber dans des mains étrangères.

Il faut, amie, nous habituer maintenant a nous priver de beaucoup de choses. Je porterai ce que j’ai sur moi tant que cela pourra tenir, car il ne faut plus compter a présent a se nettoyer et changer de linge toutes les semaines.

Le 67e part ce tantôt et nous autres demain matin. Je n’ai guère le moment, amie, de correspondre avec tous. Préviens donc ta mère que j’ai quitté Chelles. Une fois arrivé a Dammartin je reprendrai ma correspondance continuelle et j’aurai peut être plus de loisir pour pouvoir écrire a toute la famille.

Je vais faire un feu de ta chère correspondance, amie, mais non sans avoir auparavant déposé quelques bons baisers dessus. Ces baisers, mon adorée, je les adresse a toi, a tous, a mes chères petites filles, a mes chers parents, a ta mère. A toi, adorée, j’en envoie encore beaucoup d’autres.

Courage, amie, et espoir en l’avenir. Je vous embrasse affectueusement et vous désire surtout une bien bonne santé. A toi toujours. Je t’aime, je t’adore.

Arnaud H[enri]

*******

Le 15 décembre 1914

[Théonie Arnaud à Henri Arnaud]

Ami bien cher,

Sitôt reçu ta lettre des 12 et 13 dans laquelle tu m’annonces ton départ. Je t’ai fait réponse mais j’étais si bouleversée que j’ai dû mettre mal ta nouvelle adresse aussi, dès ce soir, je t’envoie une autre lettre.

Tu le sais bien, mon aimé, c’est ce qui me reste de bonheur de consacrer chaque soir a t’écrire, le temps que nous fassions de douces causeries. Je t’ai toujours écrit régulièrement et t’écrirais toujours, même si j’étais sans nouvelle car l’espoir est profondément enraciné dans mon cœur 

Depuis deux mois nous avions été assez tranquilles mais voici que le temps des inquiétudes revient. Je suis toujours sûre que tu seras plus malheureux. Combien la regretteras tu, l’hospitalière Mme Bichot ? Plus de chambre bien chauffée, mais la tranchée dans la terre glacée et détrempée, avec cela des chaussures en mauvais état. Si encore tu avais reçu tes 25 francs (en billets) a temps… Je te les envoyais pourtant le même jour au retour du facteur.

Sois mille fois remercié, mon ami, de la peine que tu prends a me tenir au courant de tout ce qui t’arrive. Cela me permet de te suivre par la pensée et cela me rend fière car cela montre la confiance que tu as en moi et en ma volonté de tout supporter. Je suis, ami, la compagne dévouée, je partage toutes tes douleurs comme j’ai partagé tes joies. Je veux tout savoir. Que sont elles devenues, nos pauvres joies ? A la place de ta voix tant aimée qui éclattait joyeuse, annonçant ton retour après une journée de travail, je n’entend plus que le vent qui chaque soir fait rage. Et toi, c’est la grosse voix du canon, le sifflement des balles que tu entends sans doute au moment où j’écris.

Je viens de border nos petites, elles m’ont remis comme d’habitude leur baiser pour toi. Elles ont le cœur bien gros ce soir. « Papa est parti ? » C’est comme si on te perdait une autre fois.

Que puis je te dire, mon cher adoré, sinon te crier ma douleur ? Ce n’est plus la détresse de l’isolement, c’est l’angoisse qui étreint le cœur  qui fait qu’a toute heure de la journée on se demande :

« Le reverrai je un jour ? »

Oui, ami, je la souhaite ardemment, la victoire de la France, j’y crois même en dépit de tout ce que l’on raconte. Mais cela ne m’empêche pas d’avoir le cœur brisé à la pensée des dangers que tu vas courir. Et dire que mon amour ne peut même pas te protéger un peu. Tu seras là bas exposé a tout et moi, je serai là, tranquille. Ce que je pourrai faire pour toi, aimé, je le ferai, toutes tes demandes seront exaucées. J’élèverai tes filles dans l’amour de notre pays, pour lequel leur père combat. Je leur apprendrai non a t’aimer (il est impossible de t’aimer plus qu’elles ne font) mais a te respecter car tu étais si tellement indulgent pour elles qu’elles te traitaient en camarade. Quel sera mon immense bonheur de te les présenter au jour du retour bien mieux que tu ne les as laissées.

En attendant ce jour tant désiré, bien du sang coulera, bien des familles pleureront mais jusqu’à la dernière minute je garderai ma confiance en l’avenir comme je te garderai un éternel amour. Tes parents sont bien tristes aussi, depuis quelques jours nous avions des pressentiments, certains bruits arrivent jusqu’à nous. Ils t’envoient donc leurs plus affectueux baisers. Et moi, mon cher Henri bien aimé, je t’embrasse de toute la force de ma tendresse, comme à l’heure de ton départ, comme a toutes les heures que nous avons vécues.

Je t’aime et t’aimerai toujours.

Th[éonie] Arnaud

Bouchet est au front.

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