« Le séjour enchanteur des tranchées sera funeste a plus d’un. Il faut l’avoir vu pour le croire. »

Amie c’est la guerre, épisode 5 de la série des Pur

Le 15 janvier 1915

[Théonie Arnaud à Henri Arnaud]

Henri aimé,

J’ai reçu ce tantôt deux lettres de toi, une du neuf et l’autre du dix. Cette dernière était avec celle de Mr Bichot et j’ai été très contente de voir comme on t’aimait chez eux, ce qui ne me surprend pas. Quand a moi je leur serai toujours reconnaissante des bons soins qu’ils ont eu pour toi.

Merci, ami, de ne me cacher rien, cela ne prendrait pas, d’ailleurs. Ce que l’un cache, l’autre le dit et tout le monde se trouve renseigné. Je comprend tout et cela m’est une triste satisfaction de chercher sur les cartes les endroits où tu passe. J’y trouve aussi des rivières et, par cet hiver pluvieux, cela n’est pas surprenant que vous soyez embourbés dans ces maudites tranchées. Je crains bien, mon pauvre ami, que tu n’y fasse pas un long séjour sans être malade, car enfin, comment résister a tant de misères ? Malgré cela, ami, j’ai moins peur du mauvais temps que des balles et des obus, ou plutôt non, j’ai peur de tout, et je voudrais bien que ce mois soit passé si l’autre doit t’apporter un peu de repos.

Je te renouvelle, ami, que le 5 janvier je t’ai envoyé 25 francs. Tu dois les avoir reçus a présent. C’est aujourd’hui sans doute que les Messieurs du dépôt ont fait partir tes socques, mieux vaut tard que jamais, pourtant ils t’auraient bien servi. Je t’ai fait une chemise, elle sèche près du feu, je te l’enverrai bientôt car, entre la demande et l’envoi, il s’écoule trop de temps.

Ami, tous les journaux ont publié que c’était au maire ou au sous-préfet qu’il fallait envoyer ses demandes d’allocation. C’est a ce dernier que j’ai écrit car le maire serait capable de me la refuser. Hier Marie, la « sous-mairesse » était dans un train impossible a décrire : elle était dans la rue, l’offrant a toutes, criant et gesticulant. Cependant sa belle sœur en profite. Cela se conçoit que ces gens en soient furieux car cela leur fait perdre une belle occasion d’opprimer les malheureux que la guerre ruine. Nous sommes une des communes les moins favorisées mais on a l’espoir que cela changera. Si nous travaillons autant, nous aurons toujours la satisfaction de faire plus pour nos soldats.

Ami, le vent souffle, la pluie tombe toujours, cela m’attriste. Je sais que tu es dehors « au guet au lapin ». Bonne chasse, adoré, et surtout évite les courbatures !

Henriette et Madeleine, cette dernière surtout, toussent à faire pitié, cela ne les empêche pas de songer a papa et de remettre chaque soir de bons baisers pour toi. Tes parents vont bien et moi, mon aimé, je ne souffre que de ton absence.

Ami, je viens d’écrire a Alphonse, il est dans le secteur 89, autrement rien de changé a son adresse. Bonsoir, mon adoré, je te quitte puisque je ne sais plus quoi te dire sinon que je t’aime et que je ne vis qu’en l’espoir du retour. En attendant, nous t’embrassons tous de tout notre cœur. Pour moi, ami, je t’envoie tout mon cœur avec mes plus tendres baisers.

Ta femme affectionnée.

Th[éonie] Arnaud

*******

[Vers Bitry (Oise),] 16 janvier 1915

[Henri Arnaud à Théonie Arnaud]

Ma chère amie,

J’ai reçu hier un bout de lettre m’annonçant que tu vas m’envoyer ce que j’ai demandé, et une autre ce matin datée du 10 dans laquelle tu me dis que le colis est expédié. Merci, amie, de toute la peine que tu te donne. Je crois avoir deviné ce qu’il y a dans la chaussure. Cela sentirait le tabac ? Tu me dis que Gédéon Barraud est malade. Hélas, il ne sera pas le seul. Le séjour enchanteur des tranchées sera funeste a plus d’un. Il faut l’avoir vu pour le croire. Non, personne ne peut se faire une idée de ce que c’est, moi même je ne l’aurais pas vu que je dirais a celui qui me le raconterait que c’est impossible. Nous n’avons plus couleur d’hommes, il tombe de l’eau tous les jours, les terres ne sont que flaques d’eau et vase, mais vase qui se colle, qui s’attache aux effets. Va-t-en dans le chemin de Vote Poix, roule toi dans la boue pendant une heure, je crois que tu ne serais pas propre en te relevant. Eh ! bien, ceci ne serait rien a comparer a notre état.

Maintenant, amie, je vais te raconter ma deuxième journée de tranchée (13 janvier, 6 heures du soir, au 14 janvier, 8 heures du soir). Je devrais y être encore aujourd’hui car c’est notre 3e jour, mais je suis exempt de service. Je ne suis pas malade, mais c’est par suite de chute, luxation de l’épaule. Tranquillise toi, ce ne sera rien. D’ailleurs je vais te dire comment cela s’est produit en te racontant mon deuxième séjour aux tranchées, journée mouvementée où, malgré la misère on ne peut s’empêcher de rire par moment des mésaventures que l’on subit sans s’y attendre. Donc, amie, nous avons arrivé a 6 heures du soir le 13 janvier a l’entrée souterraine qui conduit aux tranchées, toujours par des chemins impraticables. Cette fois ci nous sommes en première ligne, la distance de nous aux boches varie de 85 a 100 mètres. Nous sommes avec le (?)e régiment d’active du Morbihan. Aussitôt arrivé, nous occupons chacun un creneaux et la veillée commence et ne se terminera que le lendemain soir. Plus de 24 heures debout, immobile, a un creneaux, les pieds dans la bouillie, c’est long et c’est dur, sans abri ; heureusement il n’est pas tombé beaucoup d’eau ce jour là. Nous sommes placés a une distance variant de 5 a 8 mètres les uns des autres. Inutile de te dire que les coups de fusil ne se relâchent pas, ni nuit ni jour. Or nous avons la liberté de faire ce que bon nous semble, on tire ou on ne tire pas si l’on veut. De temps en temps on jette un coup d’œil par une petite lucarne pour examiner s’il ne se produit aucun mouvement du côté des bôches, mais il ne faut pas y rester longtemps car il se paraît qu’ils ont des fusils montés sur chevalets qui sont toujours pointés en face nos creneaux et, de temps en temps, ils envoient des balles qui viennent frapper face a notre tête, et plusieurs même, tellement bien pointées [qu’elles] passent par le petit trou. Aussi il faut s’en défier beaucoup. 

Que te dirai-je, amie, de plus que ma dernière lettre ? Cela a été la même chose, coups de fusil, sifflement des balles, éclatement des obus, roulement strident des petites pièces, bruit de tonnerre des grosses, tout cela se mêle ou alterne. Par moment tout cesse. Alors, soit de notre côté, ou du leur, on envoie quelques coups de fusil, l’on répond et tout recommence. Dans le jour, lorsque l’une de leurs balles vient frapper en plein dans un creneau, on lève un bâton en l’air pour leur annoncer qu’ils ont fait « mouche ». Par moment on les laisse tirer sans répondre et cela les ennuie. Alors ils s’arrêtent, puis peu a peu l’on recommence. Remarque bien, amie, que tout cela se fait en plaisantant, plutôt pour se divertir que comme utilité car personne ne se montre. On ne se voit pas et toutes les balles ainsi envoyées sont des balles perdues, a moins que quelqu’un commette une imprudence en se montrant. Quant aux obus, ils ne pouvaient nous en envoyer où je me trouvais, la distance étant trop petite entre les tranchées et pas assez pour pouvoir nous jeter des grenades a main. J’ai cependant passé une heure (de 9 heures a 10 heures) dans la nuit dans un endroit où il ne faisait pas bon. La nuit étant trop noire pour pouvoir surveiller leurs mouvements de nos creneaux, nous prenions a tour de rôle une heure de faction en avant de notre tranchée et de notre réseau de fil de fer, c’est à dire dans l’espace compris entre nos fils de fer et les leurs, a environ 60 mètres de leurs tranchées. Dame, une heure couché a plat ventre dans la vase, ce n’est pas agréable, avec cela que les balles sifflent continuellement au dessus. Quelques unes sont venues s’aplatir – Clac ! – a quelques pas de moi, une autre, avec un sifflement, est passée a côté de mon oreille.

Mais voici le comique. Le camarade que j’avais placé en retournant dans la tranchée butte dans un piquet, il tombe, sa baïonnette frappe sur un fil de fer, fait du bruit, réveille les bôches qui se mettent a tirer dans notre direction. Moi, je reste forcément a plat ventre a ma place, pendant que l’autre cherchait son képi qu’il avait perdu, il le trouve et ne fait qu’un bond pour rejoindre le boyau qui le conduit dans la tranchée.

Maintenant j’arrive a notre retour mouvementé. Il était environ 7 heures lorsque l’on est venu nous remplacer. A la sortie du boyau, sur un flanc de coteau, tout le monde se trouve mélangé, on ne se reconnaît plus, car il fait nuit noire. On n’ose pas s’appeler de peur de se faire entendre. Tout a coup j’aperçois Déchaine, de Tillou, puis Gamin, l’un sergent, l’autre caporal. Je les suis, d’autres nous suivent, on aperçoit confusément l’active en avant de nous, on veut la rejoindre, et – Vlan ! – on s’embarque en plein dans un réseau de fils de fer barbelés. On veut sortir une jambe, l’autre est prise. Nous pataugeons dans la boue, enfin, avec peine, on sort, mais dans quel état ! Pantalon déchiré, moi je perds mes guêtres, celles que j’avais emportées. Le sergent Huin (inspecteur primaire a Melle) perd ses lorgnons. Enfin on se rassemble, on rigole tout bas de notre avanture, on repart et on se trouve en plein dans un endroit plein d’eau, on s’embourbe, on passe les uns a côté des autres sans se connaître, nous sortons, nous montons sur un coteau assez sec.

Tout d’un coup : « À plat ventre ! » Une projection lumineuse est envoyée sur nous. Si on nous aperçoit, gare les obus ! On repart. Tout d’un coup – Vlan ! – je tombe dans un trou d’obus, je sens une douleur a l’épaule. Je me relève, cela me fait mal. Quelqu’un a côté de moi me dit : « Qu’as tu ? » Je reconnais le sergent Dechaine. Je veux lui passer mon fusil, dans le mouvement je ressens un craquement dans l’avant bras, c’était un nerf de refoulé et qui se remettait en place tout seul. Je ne sens plus rien et je reprends mon fusil. On marche, tout d’un coup je tombe a nouveau sans me faire de mal, un autre a côté butte sur une betterave, il pique une tête sur une espèce de rouleau et fait un magnifique saut périlleux. Enfin, après mille détours, nous arrivons a une route : nous nous sommes trompés de chemin et nous faisons au moins 3 kilomètres de plus qu’il n’aurait fallu. On arrive a 8 heures, on mange la soupe et on se couche. On l’avait bien gagné. Mais je n’ai pas pu dormir, mon bras me faisait mal. Je suis donc exempt de service depuis deux jours. Aujourd’hui je me sens un peu mieux et dans quelques jours je serai complètement remis. 

Tu vois, amie, que je dis tout. Je ne te cache rien, tu peux donc être tranquille sur mon accident. Dans les tranchées, amie, pour passer le temps, tu ne sais pas ce que l’on fait ? On mange continuellement et l’on fume encore plus, aussi ce n’est pas économique. Pour manger, cela va bien, on fait provision de fromage et de chocolat mais, pour boire, on ne peut emporter que son plein bidon, et c’est peu pour 24 heures. On achète le vin a la compagnie 0F,50. Il est complètement défendu d’en acheter chez les habitants. L’alcool est interdit, pourtant, dans les tranchées on devait avoir ceci ou cela, mais on ne voit rien venir. C’est beau de lire le journal, on voit tout en rose, mais quand on se rend compte par soi même on est cruellement désillusionné.

Je m’arrête, amie, n’ayant plus rien a te dire, sinon que je pense toujours a vous tous, sans pouvoir dire quand nous reverrons nous. Cela traîne et n’en finit pas. Dire qu’il y a 4 mois passé du 13 que nos soldats occupent la tranchée où nous sommes. Enfin, espérons en la victoire finale qui cependant tarde beaucoup. Mes chers parents, je vous embrasse bien profondément, j’envoie tous mes baisers a Henriette et Madeleine et a toi, amie, je renouvelle toute ma tendresse ainsi que toute mon amitié. Espérons en l’avenir !

Ton mari qui t’adore et qui voudrait bien pouvoir t’embrasser de plus près. Je t’aime, amie. A toi toujours.

Arnaud H[enri]

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