« Henriette et Madeleine embrassent bien leur papa. »

Amie c’est la guerre, épisode 6 de la série des Pur

[Pernant (Aisne),] le 21 avril 1915. Dans les tranchées

[Henri Arnaud à Théonie Arnaud]

Amie,

Trois lettres ce matin, la tienne, celle de Henriette et Madeleine, et une de Rochefort. Il fait un temps superbe, les nuits sont froides, mais malgré tout on n’est pas trop mal. Ce n’est que du sable, où nous sommes, il n’y a pas une goutte d’eau et les tranchées sont très propres. En revanche il faut nettoyer très souvent le fusil et les mitrailleuses car le sable s’infiltre partout et arrête le fonctionnement. C’est un sable très fin, comme du sable de plage, pas besoin de pioche pour creuser les tranchées. Les Bôches sont très aimable où nous sommes, pas un coup de fusil. Seule l’artillerie se fait entendre par moments.

Vraiment, quand nous avons un bon repas a faire, on ne peut le manger tranquille. Hier soir, avant de venir a notre tranchée, nous soupions dans la cour de notre villa et, sur la table, nous avions onze poissons : carpes, tanches et goujons. Hein, qu’en dis-tu, de cette cuisine ? Ayant trouvé un engin de pêche, nous l’avons tendu dans le bassin du parc et c’est le fruit de notre braconnage que nous étions en train de déguster. Tout d’un coup, voilà que des bouts de branches d’un arbre tombe sur notre plat, accompagnées de petites balles toutes rondes. C’est un imbécile de shrapnell qui vient s’égarer par là. Une des balles passent entre les deux qui étaient assis a ma droite, l’un contre l’autre, et vient se planter dans le banc sans leur faire aucun mal. Après quelques minutes de discussions et de plaisanteries sur cet incident, nous nous remettons a déguster notre dîner, qui s’est achevé ensuite tranquillement.

Pas moyen de voir un bôche, toutes leurs tranchées paraissent couvertes par dessus. J’ai regardé pendant une heure avec une jumelle de tous côtés sans jamais pouvoir apercevoir la binette d’un. Nous pouvons être a 200 mètres environ de leurs petits postes. Mais la nuit, les compagnies qui se trouvent avec nous détachent des petits postes, des postes d’écoute, des guetteurs et des patrouilles le long de la rivière. Ceux qui y vont ne sont pas a plus de 30 mètres d’eux et presque a découvert. Les Bôches les voient sûrement arriver, comme eux les aperçoivent également, mais personne ne tire. D’ailleurs le Génie travaille toutes les nuits et, si nous tirons, ou si eux tiraient, il faudrait riposter et alors, d’un côté comme de l’autre, le travail ne se ferait pas. Ce sont des Bavarois et, je crois, des territoriaux. On nous a défendu absolument de leur causer, mais avec le régiment a côté de nous ainsi qu’avec celui que nous avons remplacé, toutes les nuits les sentinelles et les petits postes échangent quelques mots. Un coup de sifflet spécial d’un côté, les Bôches répondent puis commencent une conversation. Il est vrai que pour cela il faut que les uns ou les autres connaissent les deux langues. Mais chez eux beaucoup connaissent le Français et un soldat de nous a entendu distinctement, cette nuit, un bôche de faction dire a un autre : « Je commence a “m’emmerder” ici. » D’ailleurs, beaucoup ont travaillé en France, car je crois qu’il y avait plus de Bôches que de Français dans la contrée où nous sommes. « Camarades français, nous pas tirer, vous faire autant, mais pas venir beaucoup a la fois parce que officier obligerait de tirer ». Ils demandent même du tabac. On les entend aussi siffler, chanter et rire.

Il est vrai que, nous aussi nous ne nous gênons pas de faire du bruit aussi, surtout la nuit, et cependant on ne devrait pas. Mais c’est assez difficile de retenir la langue a des hommes groupés, surtout lorsque l’on travaille de nuit. Chacun a toujours une idée a émettre, un veut faire d’une façon, l’autre d’une autre, on discute, un troisième lâche une plaisanterie et on rigole. Voilà la vie de tranchée. Il est vrai qu’il ne faut trop se fier aux mots « Kamarad » des Bôches, cela pourrait bien des fois nous attirer des inconvénients, aussi est-ce pour cela que les nôtres ne répondent pas. Ils ne tirent pas, nous ne tirons pas, c’est le principal. D’ailleurs, rien a faire autre chose. 

C’est un endroit de défense. Nous ne devons pas perdre un pouce de terrain, mais ce n’est pas là non plus que nous pouvons avancer d’abord. Peut-être un jour viendra-t-il que, lorsque repoussé par ailleurs ils tenteront un coup de ce côté, mais ils trouveront a qui parler. On ne peut s’imaginer ni se faire une idée de ce qu’il y a de fortifications de toutes sortes. Depuis des mois on y travaille continuellement, de jour, de nuit, sans relâche. Partout des terrains sont complètement bouleversés : tranchées, boyaux de communication, abris de toutes sortes et, par derrière, un nombre que je n’indique pas, mais énorme, de pièces d’artillerie de toutes sortes. Si cela crachait tout a la fois, ce serait terrible et je crois bien que ceux qui auraient évité balles et obus seraient ou sourd ou a moitié fou. Cela ne prouve pas, amie, que cela se produira. Nous nous gardons, voilà tout. Peut-être seront-ils obligés de déguerpir, soit qu’étant refoulé soit a l’est ou au nord, ils reculent pour éviter d’être coupé en deux.

Je m’arrête, amie, car bientôt tu finirais par dire que je ferai bien de prendre la place du Général Joffre ! Amie, je t’envoie mes plus tendres baisers. Bonjour et bonne santé a tous. Je t’embrasse mille et mille fois. Je t’aime, amie, je t’adore.

Arnaud H[enri]

*******

Le 21 avril 1915

[Théonie Arnaud à Henri Arnaud]

Ami,

Hier je n’ai pas eu ma lettre accoutumée mais je n’en suis pas trop surprise car dans la précipitation d’un départ on n’a pas le temps de tout. Et puis la correspondance va moins bien, il y en a qui reçoivent des lettres faites il y a cinq ou six jours. Cela va sans doute m’arriver, et il faudra encore se résigner. Ce n’est pas Pierre Caillaud qui se trouvait où tu sais mais son frère Charles, plus âgé et moins fort. Pierre est toujours demeuré au dépôt. On dit qu’ils sont pleins, les dépôts. Tant mieux, dans un sens, mais pourquoi n’iraient-ils pas vous remplacer au lieu d’envoyer des permissionnaires chaque dimanche pour nous faire enrager ? Car, ami, tous ceux qui y étaient restés au début y sont encore, sauf le cordonnier. Celui-ci voit du pays : envoyé en Belgique vers la mi-février, il a été retourné en France dernièrement et dirigé je ne sais où. Foisseau, Videlin, Castor aussi. C’est sans doute l’affluence des Anglais sur ce point qui les pousse ailleurs. 

Je n’ai rien de curieux a te faire savoir. Aujourd’hui la couturière fait des culottes a ton père, il me faut demeurer à la maison. Et pourtant le temps est doux, il pleut par moments et puis le soleil pique. Enfin une journée où, comme l’on dit, on voit pousser l’herbe. Et dire qu’il y en a pour déchaîner des fléaux abominables, quand il serait si simple de vivre sa vie. Et qui paye encore ? Le menu peuple, c’est lui qui a toute la misère, au front comme ailleurs. M. Clemenceau fait une rude campagne contre les embusqués mais, hélas ! comme saint Jean, il prèche dans le désert.

A propos, ami, j’ai montré la photographie a plusieurs et tous t’ont reconnu dans… le caporal Métois (En marge, de la main de Henri : Ma cousine de Rochefort me demande lequel des « poilus » je suis). La mère Foisseau n’a pas davantage reconnu Arnaud Barré. Ils ont reçu une lettre de toi. Mais moi, ami, je te promet que je t’avais vu avant de lire tes indications.

Henriette et Madeleine embrassent bien leur papa. Nous sommes tous en bonne santé, sauf ta mère qui est toujours au lit. Tous nous t’embrassons de tout notre coeur en te disant : Bonne santé et bonne et courte campagne ! Je t’aime, ami, je t’adore. Et je m’ennuie tant et tant loin de toi. Mille baisers. Et un de plus (En marge, de la main de Henri : Et moi deux !).

Th[éonie] Arnaud

SORTIE LE 28 MAI EN LIBRAIRIE

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