Quand la poésie s’immisce dans la guerre! Une goutte de bonheur…

Amie c’est la guerre, épisode 9 de la série des Pur

29 novembre 1915, 6 heures du soir

[Théonie Arnaud à Henri Arnaud]

Ami,

Le vent souffle, la pluie tombe, il n’est pas très tard et cependant nous venons de souper. Mieux que ceux qui sont toujours dehors, nous sommes installés, toutes portes closes, auprès d’un bon feu. La tempête peut faire rage, elle ne nous atteindra pas… Mais bien d’autres en souffriront. Aujourd’hui j’ai reçu ta lettre du 25 et un petit travail que j’ai beaucoup examiné et dont je te remercie.

Ami,

Si ce n’était la lourdeur que l’âge et le travail apportent, les rides qui se creusent plus profondes, les cheveux qui s’éclaircissent et les soucis qui sont plus profonds, je me croirais retournée quinze ans en arrière. A l’époque où l’on commence a sonder l’avenir, où l’on est curieux de savoir ce que la vie réserve. Je n’avais pas eu trop a m’en plaindre, mon lot était en somme assez beau puisque j’avais eu le bonheur d’avoir le mari rêvé et tendrement adoré, puis nos chères petites qui ne me donnent que de la joie. Quelques ombres au tableau, mais les années les auraient atténuées. Et maintenant ? De nouveau j’interroge l’avenir, j’ai moins d’espoir et plus d’amers regrets.

Reprendrons-nous jamais la vie commune après laquelle je soupire ? Les sourires de nos petites ne peuvent a peine me dérider. Il me semble que l’ombre m’envahit, me submerge.

Ce que je t’écris, ami, n’est pas très réconfortant, comment veux-tu que je fasse pour être gaie ? Ah ! quel vent, quelle tempête produira l’éclaircie ? Mais que de naufragés !

Espérons, ami, que nous sortirons victorieux de cette terrible épreuve et qu’un jour prochain nous serons de nouveau réunis, et pour la vie cette fois. De la femme, folle au point d’écrire de pareilles insanités qu’elle ne veut pas que tu [les] lui renvoies, reçois, ami bien cher, les plus doux baisers.

Je t’adore, ami, je t’aime !

[Théonie Arnaud]

[Vallée de l’Aisne, vers Attichy (Oise)], le 4 décembre 1915, 7H½ du soir

[Henri Arnaud à Théonie Arnaud]

À mon amie,

Dans cette nuit si triste et dans ce ciel si sombre

Je sens dans l’air subtil un parfum égaré.

Alors, l’ivresse au cœur, tous ces baisers sans nombre

Je les renvoie en double a l’amie adorée.

Merci, amie, de ta gentille carte. Vrai, c’est une agréable surprise. Alors te voilà versée dans la « versification » ? Seulement, tu sais, je ne me sens pas capable de te répondre. Voilà une demi-heure que je me fous des coups de poing par la tête et que je me creuse le ciboulot pour y répondre, et tu vois ce que j’ai « accouché »… Enfin, sois indulgente.

Ici c’est plus prosaïque : nuit sombre, mais sombre d’un noir d’encre, de l’eau a torrent avec un vent violent. Arrivé a 5 heures du travail, la capote trempée et en sueur. J’ai mangé a la hâte et maintenant je suis de faction jusqu’à 9 heures. Heureusement que mon bidon était, comme on dit, « en forme ». J’en ai tiré une chopine en mangeant et je crois bien que j’y regarderai encore bientôt. Voilà encore une pièce de 5 sous qui n’ira pas loin. Demain soir, en route pour A.[ttichy] pour 4 jours. Je ne t’écrirai pas demain car je n’aurai ma lettre que là-bas et elle ne partirait que le lendemain, ce qui fait que je pourrai répondre a deux a la fois si j’en reçois une tous les jours.

On se demande où nous allons aller passer. Par les boyaux, il y a de quoi y rester, et par le plateau ce n’est pas prudent a moins qu’on ne le traverse espacés de 100 en 100 mètres. Enfin, on verra. Si seulement il ne tombait pas d’eau, le reste est peu de chose. Je crois qu’il sera temps de changer d’effets, depuis 12 jours… Pour laver, c’est impossible avec un temps pareil, heureusement que j’ai trouvé une blanchisseuse. Gare, amie, elle n’est pas mal, environ 30 ans. En prenant cette feuille je me suis aperçu que les motifs que j’avais fait étaient dedans. Je te les renvoie pour te faire voir la façon qu’il faut faire. Comme il n’y a plus de feuille, ils me sont inutiles et je pense bien que je ne serai pas obligé d’en faire d’autres l’année prochaine, du moins pas ici. Je connais un certain endroit où il ferait meilleur.

Allons, amie, je m’arrête. Merci encore de ton gentil envoi, en en attendant d’autres. Mais tu sais, ne te tape pas trop fort sur la tête, tu pourrais te faire du mal. Moi, je peux frapper, j’ai un casque par-dessus.

Bonne santé et affectueux baisers a tous, a mes chers parents, a Henriette et Madeleine. Amie, je t’aime, je t’adore. Mille et mille baisers.

Arnaud H[enri]

SORTIE LE 28 MAI EN LIBRAIRIE

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