La boue, le froid, la faim qui tenaille!

Amie c’est la guerre, épisode 14 de la série des Pur

[Vers Chavignon (Aisne)], 26 novembre 1917

[Henri Arnaud à Théonie Arnaud]

Amie,

Reçu ce matin tes deux lettres du 23 matin et 23 shoir ainsi qu’une lettre de ta mère. Reçu également ton colis hier soir aussitôt arrivé au nouveau cantonnement. Je crevais de faim et, dame, j’ai « tapé dessus ». Excellent, amie, le farci* et le poulet. Les noix aussi sont « bouffées ». Reste le beurre, que je garde. Quant au travail, mon aimée, fais ce qu’il te plaira, tu sais bien que je t’approuverai toujours. Agis comme si c’était moi, ou plutôt nous deux en un seul.

Maintenant, que je te raconte mon voyage. Je suis resté hier jusqu’à 11 H ½ avec le Régiment relevant. Parti en plein midi au nez des Bôches, et j’avais 5 ktres a faire sur la route nationale de Maubeuge, en plein vent et sous le feu de l’artillerie. Un vent fou, on n’entendait même pas l’arrivée des obus, juste l’éclatement. Je t’assure que l’on marchait bon train et que l’on avait hâte d’avoir traversé la zone dangereuse. Enfin nous dépassons l’Ange Gardien et, a travers les trous d’obus, nous obliquons jusqu’à la ferme M.** d’où nous prenons la route de S.[oissons], traversons le pays puis arrivons tout près d’un patelin qui porte le même nom qu’un canton de notre arrondissement, C.[elles-sur-Aisne (Aisne)], mais ce n’est pas « sur-Belle*** ». Dans une carrière au nord-ouest, a 1 500 mètres environ, nous cantonnons. Donc, arrivé hier soir, esquinté, après avoir demandé plus de vingt fois notre route, [il me reste à] organiser mon lit. A 10 H du soir je n’étais pas encore couché mais j’ai l’électricité dans ma « chambre », dans une carrière divisée en places. Bon, pas de fil. Je me débrouille. Il me faut 5 a 6 mètres de fils, une ampoule et la pile. J’attends une heure et demie. Tout s’éteint, avec ma lampe électrique je parcours les couloirs et je trouve ce qu’il me faut. Je l’installe en le reliant au conduit principal et me voilà éclairé. Cela va très bien. J’ai dormi jusqu’a 10 H, je me suis levé juste pour manger. Cet après-midi, distribution d’effets. Rassembler tout le monde, distribuer, rendre les vieux [effets] en remplacement, quelle corvée !

Enfin je suis libre et je t’écris. Ma lettre ne partira que demain car il paraît qu’elles sont prises ici a 7 H du matin. Ceux qui nous ont relevé sont a moitié foutus par les gaz, et nous aussi toux, laryngites, etc. Enfin, cela va quand même. Bah ! Amie, il ne faut pas s’en faire, on les a eus (ils nous ont eu par les gaz) mais on les aura encore.

Et ce que je voudrais avoir surtout, tu le devines, amie… Toi !!! Oui, toi !!! Tout mon amour et toute ma tendresse… Mille et mille baisers sur tes lèvres. A tous bonne santé. Je t’adore et je t’aime !

Arnaud H[enri]

* Spécialité culinaire du Poitou, hachis de feuilles et de viande cuit dans des feuilles de choux.

** La ferme de la Malmaison, très probablement.

*** Celles-sur-Belle (Deux-Sèvres).

*******

Dimanche au soir 2 décembre 1917

[Théonie Arnaud à Henri Arnaud]

Ami,

Reçu ce tantôt tes deux lettres des 28 et 29. Te voilà donc a la veille de monter en ligne, et peut-être est-ce déjà cette nuit. Il y a de la boue partout, il a plu hier et ce soir il fait froid. Les étoiles brillent, sûrement il va geler, cela m’attriste et me décourage.

Aujourd’hui nous avons eu une visite. Il était trois heures et nous étions en train de manger, car toute la matinée il y a eu du travail imprévu qui nous empêchait : ferrer Bamboche, installer le trieur pour la panification*. Tout d’un coup on frappe. « Entrez ! — Bonjour Mesdames, le patron où est-il ? — Il n’y en a plus. — Hein ? — Oui, l’un est mort et l’autre a la guerre. — Ah ! je l’ignorais. Alors, a qui m’adresser ? — A moi. — Je suis un ami de la maison et je désirerais faire manger une avoine a mon cheval et faire chauffer mon petit. — Très volontiers ! » On a dételé et ta mère est arrivée. « Ah ! Henri Mornet, de Tillou, qué là ! » Tu parles d’une scène de reconnaissance ! Et que d’informations ! On a mangé ensemble. Il a un gendre au 68e Territorial, le mari de la petite poitevine qui était a la noce où nous nous sommes connus. Cela me rappelle encore, malgré le temps écoulé, de bien doux souvenirs. J’avais 18 ans et toi 21. Hélas ! tout passe. Non, car je me souviens encore et je t’aime toujours. Donc, sa fille aînée a 28 ans, son fils a 20 ans et est artilleur dans l’Aisne, région Chemin des dames, puis un fils de l’âge d’Henriette et un petit dernier de huit mois et aveugle. Il a l’air a son aise mais pas très dégourdi. Il te fait souhaiter le bonjour.

Je crois bien n’avoir plus rien a te dire. Ah ! Foisseau est parti de ce soir. Il espère toujours voir ton nom aux « Solutions justes » du Bulletin des Armées. Lui n’est pas malin pour ça. Dis donc ami, voilà 9 heures, et si tu as le temps, devine donc ce que je pense en ce moment.

A toi toujours, mon adoré. De tout mon coeur je t’aime et t’aimerai toujours. Je t’embrasse bien tendrement.

Th[éonie] Arnaud

Diable de Mornet, qui est venu me remémorer le printemps en plein été ! Chaque saison a son charme, puisque le refrain ne varie pas. Je t’aime !

* La boulangerie coopérative du village

SORTIE LE 28 MAI EN LIBRAIRIE

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