Les américains découvrent le front, non sans connaitre des situations comiques; petite bouffée d’air!

Amie c’est la guerre, épisode 16 de la série des Pur

[Vers Badonviller (Meurthe-et-Moselle)], 5 juillet 1918

[Henri Arnaud à Théonie Arnaud]

Amie,

Pas eu de lettre hier mais j’en avais deux avant-hier. Rien de nouveau ici, le temps aujourd’hui est remis au beau. La moisson ne va sans doute pas tarder mais, hélas ! je n’y serai pas. Le deuxième tour de 10 jours n’est pas encore terminé et peut-être ne me reverras-tu qu’en septembre. Cela dépend des circonstances. Si par hasard nous allions au repos comme l’année dernière on augmenterait le taux des permissions, mais c’est a savoir si on ira.

Nos alliés ne font pas trop mauvaise tournure mais il leur manque la pratique, puisqu’il faut appeler « faire la guerre » un savoir et une façon de se conduire en rapport aux combats actuels. Qu’est-ce qu’ils se foutent dans l’estomac aussi : trois repas par jour ! Mais pour des gens très soigneux d’euxmêmes – rasés de frais tous les jours – ils mangent mal. Ni cuillère ni fourchette, souvent sans couteau. Jamais de soupe, pas de vin, de l’eau et du « Koffée », des tartines de confitures en quantité. « French beaucoup winn, american Koffée ! » Néanmoins ils sont pratiques en beaucoup de choses, ainsi la plupart d’eux ont un livre anglo-français et petit a petit ils arriveront a se faire comprendre en français, pendant que nous on ne saura pas un mot d’anglais. Ils ont toujours peur de ne pas faire bien leur service. Tous les soirs lorsque je fais mettre les pièces en batterie, ils me demandent des renseignements. « Sergeant ! Barrage Boches ? — No, pas barrage. — Rocket fusée même chose ? — Yes. — Garde two mans (deux hommes) ? — Yes. » Etc., etc. Ajoute le comique bien souvent. Un exemple : nous étions assis dans le bois hier dans la soirée. Un américain était avec nous et échangeait une conversation avec l’un de nous, sans d’ailleurs se comprendre ni l’un ni l’autre. Tout d’un coup le soldat de chez nous (un loustic) lui dit comme ça : « Tu vaut ton poids de gratons, tu sais. » L’autre, croyant avoir compris sans doute autre chose, lui répond en français : « Combien ? » On se tordait malgré nous et le pauvre diable était interloqué. Enfin, cela chasse les ennuis, amie, et il faut bien s’égayer un peu.

Sur ce, après t’avoir raconté des balivernes, je te quitte en te disant : A toi mes meilleurs baisers, a tous bonne santé. Toujours a toi, mon adorée. Je t’aime !

Arnaud H[enri]

J’écris a Réveillaud.

*******

6 juillet 1918

[Théonie Arnaud à Henri Arnaud]

Ami,

Qu’est-ce que je vais bien te raconter aujourd’hui ? C’est toujours la même chose. Il fait toujours très chaud et cela m’inspire de sérieuses inquiétudes. Sûrement que la vieille va devenir enragée. Il en faut pour tourmenter les autres. Mais dame, tu sais, je l’envoie promener sans ménagement. Il y aurait de quoi rendre fou si on voulait l’écouter. Jamais il n’y a assez de travail et elle n’embauche pas, aussi respect et affection sont sentiments que je ne lui dois plus. Tu es prévenu, qu’elle s’en plaigne ou non quand tu viendras. Rien ne lui manque, en revanche je veux la paix. Je suis tellement tourmentée que j’ai oublié de te dire que j’avais reçu la délégation, 85f cette fois-ci. Merci, ami. Si tes timbres font des sous, ça ira encore un peu a la fin de la guerre.

Nous commencerons a moissonner vers mercredi, le vieux Barraud m’a prévenu qu’il couperait son blé tout seul. Tant mieux, je ne suis pas en peine ! Tournier en a 4 boisselées* et il espère prendre Bamboche. J’espère qu’il me donnera un coup de main. Dimanche, distribution de tickets de pain et de pétrole. Ça tire… Et puis ces fins de greniers ne font rien de bon, juste quand on travaille le plus fort. Bah ! Ami, on se soignera mieux après la fin de la guerre, quand tu nous reviendras capitaliste. Je t’aime de tout mon cœur. A toi toujours mes plus tendes baisers.

Th[éonie Arnaud]

* Une boisselée est la surface de terre qu’on peut ensemencer avec 10 litres de grain (un boisseau).

SORTIE LE 28 MAI EN LIBRAIRIE

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