« A la gauche brille l’anneau d’or, gage de promesses sacrées, tenues de part et d’autre, que tu me remis voici plus de onze ans ; a la droite, cette petite bague d’alluminium, tirée d’une matière qui tue. »

Amie c’est la guerre, épisode 7 de la série des Pur

Saint-Crépin-aux-Bois (Oise),] le 3 août 1915

[Henri Arnaud à Théonie Arnaud]

Amie,

Hier soir je suis allé voir Grelaud et je lui ai donné les deux portes-plumes, qu’il se charge de te faire parvenir. Il est parti de ce matin. Les portes-plumes ne sont pas fini, mais si Henriette et Madeleine veulent s’en servir, ce n’est pas difficile de faire souder a un bout une montée de porte-plume et a l’autre une douille a crayon. Il aurait fallu aussi qu’ils soient plus brillants, je n’ai pas eu le temps de les nettoyer a fond, mais c’est facile avec de la toile émeri.

Maintenant, adorée, depuis longtemps je pensais a ta fête qui, si je ne me trompe, s’approche (9 août). Je voulais une jolie bague et hier soir, sans chercher, je l’ai trouvée. Je te l’envoie dans cette lettre, amie, ce sera un humble souvenir de notre longue séparation et, surtout, de notre éternelle amitié. Tu penses si j’ai été content de trouver cette occasion ! C’est un muletier qui les fait, et elles ne sont pas mal.

Maintenant, t’ira-t-elle, voilà ce que je ne sais pas. Elle me va très bien au petit doigt et comme tu n’as pas les doigts gros, je suppose qu’elle pourra t’aller. En tout cas, voilà. Si elle te va, garde la, dans le cas contraire essaye la a Henriette et Madeleine. C’est bien le hasard si elle ne va pas a l’une de vous. Maintenant, amie, aussitôt reçue, fais moi savoir le résultat et envoie en même temps la « pointure » pour les deux de vous a qui celle là n’irait pas. Je veux que toi et mes deux charmantes filles ayez chacune une petite bague de la guerre. Que celle-ci aille a l’une ou a l’autre, considère la, amie, comme un souvenir de ton anniversaire. C’est a toi que je l’adresse, quitte a te la remplacer si elle ne va pas.

Ici, rien de nouveau. Ce matin nous avons fait une promenade dans la forêt, environ 15 kilomètres, cela nous a fait du bien. Ce sont des forêts plus belles que celle d’Aulnay, je t’assure. Le bois y est bien plus long et plus droit, et le terrain n’est pas couvert d’épines et de ronces.

Vous avez sans doute fini la moisson en ce moment, et je suppose que vous avez dû en avoir a vous fatiguer. Notre sergent, Griffaut, qui vient de permission, dit que chez lui il y a demi récolte. Tout est versé, et l’herbe par-dessus. Il est de Rouillé (Vienne). A ce propos, j’ai mangé du « tourtâ fermageou ». Il en a apporté deux superbes et, tu sais, c’est bien le tourtâ de « pelbois ». Hum ! qu’ils étaient bons !

Allons, amie, je te souhaite une très bonne fête et t’envoie toute une quantité de tendres baisers. Bonne santé a mes chers parents, amitié a Henriette et Madeleine. Amie, encore et toujours je t’aime. A toi toute ma tendresse. Je t’adore.

Arnaud H[enri]

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Le 6 août 1915

[Théonie Arnaud à Henri Arnaud]

Ami,

Que je te rassure bien et vite : les nouvelles sont meilleures, notre Bretonne va un peu mieux, peut-être la sauverons nous. Ce sera bien le hasard car M. Grioux s’en va, et plus de vétérinaire. C’est comme les médecins.

 Mme Frelet est malade depuis hier, et on attend toujours le médecin. Elle souffre, dit-on, de coliques. Frelet rage de nouveau a cause des permissions. Les femmes se mettent dans des états impossibles. S’y mettent-elles toutes seules ? C’est ce que l’avenir nous apprendra, n’anticipons pas. Le muet aussi est malade et, ce soir que je suis un peu plus tranquille, j’ai bien ri en l’apprenant. Il a, dit-on, certaine partie intime de son anatomie gonflée. Excès de travail paraît-il. Quel travail ? Moi je m’en fiche et m’en amuse, a mon point de vue ni les uns ni les autres de cette famille n’auront jamais assez de mal.

Hier, ami, j’ai pleuré tout le jour (je puis bien rire un peu aujourd’hui). Je voyais le plus clair de notre revenua perdu et le capital presque entier, car la vache est loin d’être assurée (380f) a sa valeur actuelle. Comme fiche de consolation, en allant ramasser nos gerbes du Moulin Neuf, j’ai rencontré les dames qui venaient de toucher leur allocation, toutes très élégantes et l’air satisfait. Aussi j’étais si profondément triste que j’ai préféré ne pas t’écrire, quoique ayant reçu la lettre du 2 hier, dans laquelle j’ai trouvé une très jolie bague que j’ai mise a mon doigt immédiatement. Elle me va très bien. Je t’en remercie de tout mon cœur et, pour ta peine et ta bonne pensée, je t’envoie mes meilleurs baisers.

Pour nos petites, fais les donc faire de même dimension. En les changeant de doigt en vieillissant elles pourront toujours porter ce souvenir de leur cher papa. Demain j’irai a Couture, je te raconterai ma journée demain au soir.

En attendant je t’embrasse bien bien fort, et toujours je t’aime.

Th[éonie Arnaud]

(Sur la même feuille)

Même date

Mon bien aimé,

Encore une page a détacher. Mais oui, ami, c’était hier 5 août mon 32e anniversaire. Nous autres pauvres campagnards on n’a guère le temps de les fêter, aussi c’est avec un véritable plaisir que j’ai reçu ton cadeau. Je le porte a la main droite, et quand je met mes deux mains l’une près de l’autre, je ne sais laquelle j’aime le mieux. A la gauche brille l’anneau d’or, gage de promesses sacrées, tenues de part et d’autre, que tu me remis voici plus de onze ans ; a la droite, cette petite bague d’alluminium, tirée d’une matière qui tue. L’engin destructif s’est brisé et, de ses morceaux, on fait un bijou qui parle d’amour a la femme aimée qui attend. Elle m’est légère au doigt. Souvent je la porte a ma bouche et mes lèvres cherchent l’endroit où les tiennes se sont posées.

Te dirai-je, adoré ? Je suis aussi fière de ma bague de guerre que je le fus autrefois de l’alliance qui, du jour au lendemain, faisait de moi une femme. Elle me prouve que, pour toi, je suis toujours la femme aimée malgré le temps, et que notre amour durera toujours. Toujours, ami, je t’aimerai. Tes deux bagues sont mes seuls bijoux, l’une et l’autre me parleront d’amour et, quand l’intransigeant anneau d’or me dira : « Je vous avais unis pour toujours », je suis sûre que ma chère petite bague répondra : « Ramassée sur les champs de bataille, en face de l’ennemi, je ne saurais mentir, donc il faut espérer. Ceux qui ont été violemment séparés se retrouveront et s’aimeront pendant bien longtemps. Bénie par les baisers de l’époux et de l’épouse, je renouvelle les anciens serments et permet tous les espoirs. »

Bonsoir, mon adoré, un tendre baiser. Encore un, long, long comme tu les aime. A toi tout mon cœur, tout mon amour. Toute a toi enfin ! Je t’adore.

[Théonie Arnaud]

SORTIE LE 28 MAI EN LIBRAIRIE

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