De l’alpinisme

De l’alpinisme : exploration d’un ouvrage

Propos liminaires

Le rapport des hommes au sommet guide l’écriture de ce livre. On y découvre un lien entre cette nature sauvage et l’homme qui part à sa découverte. Un lien, nous démontre Pierre-Henry Frangne, qui se tisse grâce à une figure emblématique de la montagne : le guide. Jacques Balmat d’abord qui ouvrit la voie à Saussure. Chaque geste, chaque parole de l’homme, au torse ceint de la corde qui assure, explique ce qu’on a vu, montre ce qu’on ne voit pas, fortifie dans le découragement, etc. Ce geste est celui du sens dans tous les sens : direction, perception, signification. Il porte en lui le corps à corps à accepter avec la montagne.

Ce livre est le fruit d’un philosophe au sens plein du terme car celui qui écrit ici sur l’alpinisme et son esthétisme est celui dont la vie conjuguent trois aspects : philosophie, philosophie de l’art et alpinisme. Ici philosophie et art deviennent des instruments de « compréhension du monde » mais aussi, et fondamentalement, « de modification de la vie ». Philosophie et art rejoignent l’alpinisme dans la précarité d’un sens qui n’est jamais donné mais à construire comme une voie de sagesse où, comme disait, Paul Klee : « l’œuvre est chemin ». Et l’auteur d’ajouter que le chemin est, dans ce cas, aussi œuvre.

Monument à Horace-Bénédict de Saussure et à Jacques Balmat, Chamonix, couverture du Figaro illustré, 1903.

Gravir le Mont-Blanc

Dans son premier chapitre, « Gravir le Mont Blanc », l’auteur nous fait comprendre qu’une ascension ne débute pas au pied de la montagne. Que cette préparation n’est pas simplement physique ou mentale mais c’est aussi une littérature et de la photographie. Et, dans celle-ci, c’est l’acceptation même de la « violence photographique ». Voici donc une plongée passionnante de vie et de réalisme dans l’intime d’un homme de course et d’ascension ! On y découvre les diversités de la course ; les rythmes, les courses importantes en deux jours-une nuit, le chemin du retour, etc. Avant le sommet, il y a le début de la course qui est une randonnée d’abord puis les choses se corsent et arrive le glacier. Et avec lui le froid, la faim, la fatigue, le silence, la nuit. L’auteur par son récit d’ascension nous passionne pour cette montagne que l’on découvre autrement par le texte, l’image et le vécu.

L’esprit de la montagne

L’esprit de la montagne, chapitre II du livre, c’est d’abord un regard triple nourri d’un présent, d’un instant et d’un passé. Mais c’est aussi une expérience complexe des sommets. L’auteur nous y rappelle qu’il est nécessaire de conjoindre la vue du bas à la vue du haut. Cette expérience du sommet invite, au fond, à un décentrement. Mais aussi à un rendez-vous avec le temps de l’histoire. Un expérience de la montagne qui n’a donc rien de naturel car l’humanité à construit cette relation dans l’épaisseur des siècles. On apprend là ce qu’elle a de laïque, scientifique, esthétique et sportive. Pierre-Henry Frangne nous donne envie de suivre la cordée et nous fait goûter l’expérience de la beauté de l’alpinisme car, finalement, nous dit-il, sa beauté c’est son inutilité ce qui nous renvoie à l’obligation d’un désintéressement !

La crevasse, ascension du mont Blanc, départ, Bissons frères. 1862

Le mont Vélan

C’est l’histoire d’une ascension dans la nuit et quand le jour revient c’est l’histoire de la fatigue du corps, la tension de l’esprit. Ainsi, page après page on suit le mouvement de l’auteur qui se hisse vers le sommet et qui ponctue son récit d’incessantes références philosophiques et artistiques donnant encore plus de hauteur et de saveur à cette histoire qui nous fait gravir le sommet sans y être. Ce sommet, ce « bout de la terre » comme dit Pierre-Henry Frangne. Là, nous goûtons, un peu, de loin, à cette camaraderie de la cordée. Si la montagne change quelque chose et touche à l’homme, ce livre aussi nous change et fait jaillir subitement l’envie de retrouver la cordée.

Philosopher

Les références sont nombreuses, denses. De Pétrarque à Foucault en passant par Montaigne, le lecteur se promène et se laisse tranporter par l’auteur qui ne souhaite pas, à raison, livrer un système ou une théorie. Comme un guide, il signale et nous aide à voir en pleine liberté des propositions, des élans qui défient l’équilibre.

Bisson frères

Cordée du ciel

Ce titre m’a ému autant que cette marche de trois jours narrée pas l’auteur qui fit l’expérience, dans cette ascension de l’aiguille de Bionnassay, de la pesanteur et de la légèreté.

Photographie d’alpinisme

Dans ce livre, il y a le récit, le savoir, l’art, la narration, les expériences et les photographies. Sublimes, elles alternent des plus anciennes aux plus récentes. Elles sont violentes par l’éblouissement et, parfois, par la sensation d’irréelle qu’elles procurent. Elles nous invitent à un ailleurs. Pierre-Henry Frangne nous rappelle qu’elles sont constitutivent de l’alpinisme et l’agencement de son livre le démontre formidablement bien. Elles révèlent ces montagnes « cathédrales de la terre » dit Ruskin.

Sommet du mont Dolent

Une aventure

Cette course du mont Dolent c’est le retour vers l’alpinisme: son histoire, son décentrement mais aussi, et sûrement, c’est le retour vers la douleur qu’inflige la montagne. Là surgit aussi le vagabondage, le nomadisme de l’alpiniste qui renvoie aussi à la montagne qui fuit, qui échappe et qui nous oblige sans cesse à édifier autrement notre propre histoire avec elle.

Finir

L’auteur, à sa manière, emprunte deux habits ; celui de guide qui nous fait passer d’une voie à l’autre et celui d’artiste qui construit son livre comme une œuvre : c’est-à-dire un chemin nouant son expérience et un héritage, pour le dire vite. Ce livre est un hymne à la découverte d’un lien qui s’est fait art dans l’histoire; ce lien entre l’homme et la montagne. Un lien aussi qui se noue en art au présent à chaque instant, à chaque nouvelle ascension. Un art qui est aussi philosohie, sagesse et peut-être plus encore poésie car l’alpinisme c’est à la fois ce qui s’approche de l’absolu mais sans jamais le prendre car il lui échappe toujours. Il rejoint ainsi les voleurs de feu que sont les poètes.

De l’alpinisme : le livre et l’auteur

Le livre

Comment penser la passion de la montagne ? Comment dire le mystère d’une course en haute montagne ? L’irrationalité de son appel mais aussi…

L’auteur

Professeur de philosophie de l’art et d’esthétique dans le département d’histoire de l’art (UFR ALC) et chercheur dans l’Equipe d’Accueil « Histoire et Critique des Arts » et dans l’Equipe d’Accueil « Arts: Pratiques et Poétiques »

une revue de pressse

France Inter et Pierre-Henry Frangne

Dans « L’oeil du tigre », écoutez le récit d’un sport qu’on pratique en altitude, une course vers les cimes, le défi de l’homme face à l’immensité de la nature : l’histoire de l’alpinisme, au bord du précipice. Entre la cordée et le piolet, voici la trentième étape de notre safari au pays de la culture de masse.

La vie des idées, Nonfiction…en parlent

Au-dessus de toutÀ propos de : Pierre-Henry Frangne, De l’alpinisme, Presses universitaires de Rennes

Le passionnant essai De l’alpinisme de Pierre-Henry Frangne est sans nul doute est des ouvrages les plus aboutis sur le plan conceptuel de l’impressionnante bibliographie alpine…

Alpine-Mag en parle aussi

La Montagne et l’alpinisme

RTS le 26 janvier 2020

Pour aller plus loin

Le magazine l’histoire revient sur la décision d’inscrire l’alpinisme au patrimoine mondial de l’Unesco.

J’ai un profond attachement pour le métier de guide et un grand respect pour tous ceux qui l’exercent.

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