La place des femmes

Autour du très beau livre de Laurey Braguier, Servantes de Dieu, Les beatas de la couronne de Castille (1450-1600)

La place des femmes est plus que jamais d’actualité, en particulier quand il s’agit de l’église. Nous l’avons vu tout récemment avec cette candidature inopinée de la théologienne Anne Soupa au siège de l’archevêché de Lyon.

Or la communauté historienne a mis du temps à se pencher sur la question et même si depuis un peu plus de 30 ans les recherches n’ont pas manqué, il reste de nombreuses parts d’ombre. Ce livre tente de lever le voile sur un aspect de cette histoire en explorant le monde des beatas. Malgré sa présence dans les sources le contenu même du mot pose des problèmes ce qui en dit long sur les contraintes d’un tel sujet. Ces femmes pieuses semblent s’apparenter aux béguines, c’est-à-dire à ces femmes laïques qui mènent une vie religieuse. Parfois organisées en communauté, les beaterios, leur origine se trouve dans l’élan réformateur du XVe.

L’historiographie, jusqu’à récemment, les jugeait assez sévèrement ; comme des femmes de petits vertus, des hystériques mystiques ou des hérétiques. Ces dernières années, les études ont plus évalué les aspects répressifs et dogmatiques qu’économiques ou sociaux. Trop souvent encore ce sont des figures héroïques ou une vision par trop sensualiste qui ressort des parutions qui leurs sont consacrées.

Cela dit, l’auteur montre comment le collectif Al-Mudayna dirigé par Cristina Segura a joué un rôle non négligeable dans la réévaluation des interactions qui pouvaient exister entre ces communautés et la société. Mais d’histoire globale, point encore ! Pourtant la feuille de route posée par les Annales visait la totalité. Et l’auteure de nous rappeler que Angela Atienza Lopez appelait de ces vœux, en 2007, une « étude approfondie et systématique ».

Cette étude répare cet angle mort de la société castillane car en se privant de la connaissance de ce groupe c’est bien tout un aspect de cette histoire qui restait inconnue. Mobilisant un vaste corpus de source, Laurey Braguier s’est d’abord attelée à restituer la dimension sociale de ces groupes au sein de la couronne de Castille entre le milieu du XVe siècle et le XVIe siècle. Car même si les mentions des beatas apparaissent dès la fin du XIVe siècle c’est dans les décennies plus tardives que les occurrences ce multiplient. Puis vers la fin du XVIe siècle, on découvre que celles-ci s’intègrent à des structures existantes. Les mentions que l’on peut alors trouver dans les sources se réfèrent désormais à une toute autre réalité. 

L’auteure nous livre ici une étude de 195 beaterios et de 354 beatas qui sont classifiés en différents champs qui permettent de dégager des tableaux, des graphiques, etc. Autant dire que l’analyse qui nous est fournie a su dégager des outils précieux à la construction du discours historique.

Le livre commence avec la naissance, les proto-beatas nous dit l’auteure, et la répartition des différentes communautés de beatas sur le territoire castillan. On découvre alors l’importance du royaume de Tolède d’où surgissent les premières véritables communautés. Mais on ne manque pas d’être surpris aussi par l’inscription non négligeable de ces beatas dans les environs de Cordoue. Très vite, le livre se penche sur les modalités de création de ces premiers regroupements et les liens qu’ils entretiennent avec les autres « marginales » de la foi. C’est, d’ailleurs, l’occasion aussi de revenir sur les origines sociales et la formation de ces beatas. Sans être complétement surpris, on reste frappé par l’importance de l’engagement des femmes aux origines nobles dans ces groupes.

Une seconde partie joliment appelée « L’hôpital des âmes », étudie le mode de vie de ces beaterios. La pluralité des modes de fonctionnement apparait presque comme une règle. Nuançons, malgré tout, car petit à petit règles et principes de fonctionnement s’organisent selon des modalités, somme toute, assez classiques. Outre le quotidien, Laurey Braguier nous introduit dans les pratiques pénitentielles et contemplatives (chapitre VI) de ces femmes avec notamment ce détour, assez fascinant, par la prophétie. Le chapitre VII, explore l’activité caritative de ces groupes avec de beaux développements autour de l’action menée auprès des prisonniers notamment !

La troisième partie lève le voile sur la dimension économique de ces beaterios. Le premier chapitre consacré aux fondations nous rappelle toutes ces stratégies qui se développent ailleurs dans le monde médiéval de cette époque. Les registres des comptes, les lettres de suppliques, les actes notariés, les testaments privés révèlent tous les enjeux autour de ces fondations.

La quatrième partie aborde l’intégration de ces beatas dans le tissu économique et sociale de leur temps. Une intégration d’ailleurs fort bien réussie comme l’illustre leur soutien aux pauvres, l’instruction des orphelins, etc. Mais au moment où l’église reprend en main les laïcs, ces femmes servantes de Dieu se doivent d’intégrer les « cadres classiques » de la piété. Figures divergentes, ces femmes sont aussi perçues de manières ambivalentes par les laïcs.

A la croisée de l’histoire religieuse, économique et de celle des femmes, ce livre est d’un apport considérable et se révèle passionnant. A découvrir d’urgence chez votre libraire!

Servantes de Dieu

Laurey Braguier, Les beatas de la couronne de Castille (1450-1600), 2019, 512p. 30 euros

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